Les prix littéraires rendent-ils les gens fous ?

Les prix littéraires sont-ils le fruit de sérieux jugements critiques, ou simplement une forme de loterie de luxe ? Jonathan Derbyshire, du Financial Times explique pourquoi les prix littéraires semblent programmés pour « rendre les gens fous ».

Lors d’une chaude soirée cet été, je suis tombé sur quelques connaissances assises à l’extérieur d’un pub de Londres. L’un d’entre eux était juge pour le prix Man Booker de cette année. Puisque je remplis le même rôle pour l’équivalent en non-fiction en Angleterre, le prix Baillie Gifford, lui et moi avons comparé nos notes − sur la quantité de lecture pure impliquée, la réaction probable des médias à nos listes respectives et la qualité des discussions avec nos camarades juges. Le compagnon de mon ami, pendant ce temps, avait hâte que son premier livre soit publié, et espérait recevoir un traitement favorable de ma part et de celle de mes collègues. (Je devrais dire, pour mémoire, qu’au final ledit livre ne s’est pas fait une place sur notre liste.)

Cette scène, qui je le confesse s’est déroulée à Islington, le cœur légendaire de l’élite libérale, ne surprendrait probablement pas ceux qui croient que les prix littéraires sont un coup monté, une douce complicité entre les membres de l’élite métropolitaine. Ce point de vue a été vivement exprimé par la romancière AL Kennedy, qui avait elle-même jugé le Booker en 1996, l’année où le prix avait été décerné à l’élégie sud-londonienne de Graham Swift, Last Orders. Tout est question de « qui connaît qui », dit-elle, « qui couche avec qui, qui vend des drogues à qui, qui est marié avec qui, c’est le tour de qui ».

Il n’est pas clair si Kennedy décrivait ce qui s’était vraiment passé cette année-là, ou ce qu’elle supposait qu’il se passait dans d’autres cas. Jonathan Coe, un autre romancier qui a également fait partie du jury la même année, a suggéré une raison plutôt prosaïque à son inquiétude. « Elle se sentait lésée parce qu’elle ne pensait pas qu’on avait choisi le bon livre, mais la frustration n’est pas de la corruption» a-t-il dit. Cela me semble fort probable − la délibération d’un jury dans lequel j’ai servi il y a quelques années a fini avec un juge presque en pleurs lorsque le livre qu’elle avait défendu a perdu face au dernier obstacle : un verdict majoritaire. Mais cette réaction était moins le produit de la pétulance que de ce qui paraissait et semblait comme un attachement émotionnel profond à l’œuvre en question. En effet, j’ai trouvé que l’intensité de tout cela était plutôt impressionnante.

En tout cas, les écrivains, même ceux qui enfilent temporairement la robe de juge, comme Kennedy, ne sont pas nécessairement des observateurs désintéressés du système de prix. Comme Julian Barnes l’a fait remarquer autrefois, les prix littéraires, et le Man Booker en particulier, « rendent les gens fous ». Il parlait en particulier de la torture singulière endurée par l’auteur finaliste qui attend que le vainqueur soit annoncé − un inconfort psychique qui, disait-il, produisait souvent une expression physique (« un bouillonnement frémissant, un câble brûlant de névralgie, l’aiguillon de la goutte ») − mais l’idée s’applique cependant plus largement.

La clé, pensait Barnes, était de ramener toute l’affaire à une « certaine perspective saine » − difficile, certes, lorsque les enjeux financiers peuvent être si élevés (le lauréat du Man Booker, par exemple, reçoit 50 000 £, plus une amélioration significative de ses ventes). Le prix, qui est décerné de la manière la plus somptueuse qui soit en Grande-Bretagne (bien que sa prime soit chétive comparée à certains prix européens ou américains), a d’abord été créé en 1969, et a engendré un compagnon international des livres en traduction anglaise. À l’origine réservé aux auteurs du Commonwealth britannique et de l’Irlande, en 2014 son admissibilité a été étendue à quiconque écrivant de la fiction en anglais.

« La seule attitude sensée à l’égard du Booker », conclut Barnes, « est de le voir comme une loterie. » Facile lorsqu’on ne gagne pas, pourrait-on penser, mais moins facile que cela lorsque l’on gagne.
Peu d’écrivains, sûrement, réduiraient allègrement leur victoire à de la simple chance, ou autre chose de la sorte du « compromis politique » qui aurait, selon Barnes, décerné le prix en 1987 — l’année où il a inventé le concept maintenant célèbre de bon mot — à Penelope Lively. Les caprices des juges sont un thème fréquent de l’analyse de la remise des prix. Après le prix Booker de 1979, par exemple, l’un des juges, Hilary Spurling, a allègrement révélé que le gagnant, le roman de Penelope Fitzgerald, Offshore, avait été « le second choix de tout le monde ». Et pendant la soirée de remise du prix, Fitzgerald a dû supporter l’indignité d’une apparence dans l’édition spéciale du Book Programme de la BBC, durant laquelle le présentateur, Robert Robinson, a suggéré que les « juges du Booker avaient fait le mauvais choix », et que « le meilleur livre n’avait pas gagné ».

Une autre invitée, l’auteure Susan Hill (elle-même deux fois juge), a dit : « Je sais que c’est une chose épouvantable à dire, et je ne veux pas la mettre mal à l’aise, mais je ne l’aurais pas choisie. » L’éditeur de Fitzgerald, Richard Ollard, a dit plus tard qu’il n’avait jamais vu auparavant « une démonstration aussi déplaisante de pure méchanceté, finement déguisée en prétentions de conscience sociale ».

Il convient de dire que, bien que la pression sur les juges pour qu’ils trouvent un compromis ou un consensus prématuré puisse être considérable, il existe des façons d’y résister. Une solution consiste à faire ce que moi et mes camarades juges avons fait pour le Baillie Gifford cette année, soit réduire la liste des candidats. Plutôt que de choisir cinq ou six livres comme les années précédentes, nous nous sommes contentés de quatre, évitant ainsi, comme le disait la présidente du jury,  Stephanie Flanders, « le besoin d’un compromis compliqué ». Nous nous sommes donc retrouvés avec quatre livres que chacun d’entre nous aurait été heureux de voir gagner. Bien sûr, cette conclusion pourrait bien être soumise à des essais destructifs dans le feu de nos délibérations finales.

La boutade concernant la loterie a été largement citée lorsque Barnes a finalement gagné le Man Booker en 2011 pour son roman The Sense of an Ending. Il a reconnu, et c’est tout à son honneur, avoir fait cette remarque, malgré que, bien entendu, il pensait maintenant que les « juges sont les esprits les plus sages de la chrétienté littéraire ». C’était la quatrième fois qu’il était candidat, bien qu’à aucune des occasions précédentes il n’avait été traité aussi outrageusement dans la défaite que Fitzgerald ne l’avait été dans la victoire. Cela est partiellement dû, suspecte-t-on, au fait qu’il faisait bien plus partie du cercle littéraire qu’elle (et qu’il est un homme de surcroît). Il a cependant effectivement grincé des dents en 1984 lorsqu’il a été candidat pour son roman Flaubert’s Parrot et que l’un des juges lui a dit : « Je n’avais pas entendu parler du camarade Flaubert jusqu’à ce que je lise votre livre. Mais après cela, j’ai passé commande de tous ses romans en version papier. » Ce commentaire « a provoqué des émotions mitigées », se rappelle froidement Barnes.

Peu des journalistes ayant allègrement rappelé à Barnes son cynisme passé semblent s’être donné la peine de lire l’article dans lequel la remarque est initialement apparue. Mais elle a toujours du poids, en particulier parce qu’elle suscite, ne serait-ce que par inadvertance, certaines questions intéressantes et importantes à propos de la remise de prix en particulier et du jugement littéraire critique en général.

Barnes suggère que c’est une erreur, particulièrement pour les bookmakers qui tendent à s’intéresser de près aux prix principaux, de se concentrer de trop près sur les livres en eux-mêmes. Selon lui, il vaut mieux étudier la « psychologie et les qualifications des juges ». Mais cela soulève plus de questions que cela n’apporte de réponses, en particulier lorsque les « qualifications » des juges sont concernées. L’existence de critères établis pour mesurer ces qualifications n’est pas évidente. On pourrait imaginer, par exemple, n’accepter dans le jury que les membres permanents de la branche littéraire des universités, bien que cela risque de détourner les prix de ce qui, pense-t-on, constitue l’un de leurs buts principaux − à savoir, de récompenser les livres qui visent un public général éduqué, plutôt qu’une guilde spécialisée. Ou bien l’on pourrait considérer de n’autoriser que les auteurs publiés à en faire partie, ce qui mènerait bien sûr à d’autres dangers, notamment celui d’encourager la suspicion Kennedy-esque de faute professionnelle. Si l’on regarde la composition du jury Baillie Gifford de cette année, par exemple, il n’est pas facile de déduire un quelconque principe général de sélection : notre président est un ancien éditeur économique de la BBC (et un ancien employé du Financial Times) devenu analyste bancaire ; les autres membres, à part moi, sont un talent d’Oxford, un auteur de livres de vulgarisation scientifique et un ancien conseiller de la Number 10 Policy Unit qui travaille maintenant comme entrepreneur technologique et qui est propriétaire d’une librairie.

Lorsque Barnes a gagné le Man Booker, il y a eu quelques grognements à propos des juges, en particulier la présidente, Stella Rimington, l’ancienne directrice générale du MI5, qui a fait des remarques malheureusement puériles sur la valorisation de la « lisibilité » au détriment des autres qualités des livres en considération. Ses commentaires ont certainement suggéré une conception quelque peu terne des possibilités du roman en tant que forme, mais une partie des critiques était, franchement, inconvenante. À l’époque, une romancière britannique renommée m’a dit, sur un ton digne d’un film d’horreur, qu’elle avait entendu dire que Rimington avait lu les livres sur son Kindle − comme si cela réglait la question de son aptitude une fois pour toutes.

Un des problèmes avec ce débat sur les juges − et vous pouvez le voir dans l’article de Barnes de 1987 − c’est qu’il confond deux allégations dont la compatibilité n’est pas évidente. D’un côté, il y a la suggestion, détectable dans ce que Barnes dit à propos des compromis insatisfaisants, que le processus global présente un problème structurel − qu’il crée des incitations perverses chez les juges et les pousse à se contenter du second meilleur. D’un autre côté, une allégation historique a pour effet que la qualité des juges n’est plus ce qu’elle était. Barnes, par exemple, a comparé le jury de 1987 − qui comprenait le présentateur Trevor McDonald, apparemment fort de son écriture d’une biographie de Vivian Richards, un joueur de cricket − avec celui de 1972 (le prix avait alors été décerné à John Berger, qui avait promptement donné la moitié de ses gains aux Black Panthers). Ce dernier comprenait le critique Cyril Connolly, l’académique George Steiner et la romancière Elizabeth Bowen. Naturellement, d’après le point de vue de Barnes, ce dernier était largement supérieur à l’autre.

Bien sûr, si l’on peut comparer, de manière plausible, un ensemble de juges avec un autre, il en résulte alors qu’il est possible, du moins en principe, pour des prix tels que le Man Booker ou le Baillie Gifford, sous réserve qu’ils soient « sérieusement jugés », tel que Barnes le définit, de récompenser les livres « sérieux », bien que le sérieux puisse être sujet à une libre interprétation (et c’est une tout autre question).

C’est une des raisons pour laquelle les prix littéraires suscitent un intérêt et des débats aussi intenses (la qualité singulière de cet intérêt en Grande-Bretagne a sans doute quelque chose à voir avec notre amour du jeu et de la compétition, mais ce n’est pas là toute l’histoire) : ils détiennent la promesse qu’il reste possible, pour des gens raisonnables, d’arriver à des jugements bien argumentés à propos d’artefacts littéraires − même dans une culture qui est censée être méfiante, de naissance, des jugements définitifs sur quoi que ce soit.

L’importance que nous accordons au travail de jugement et de remise de prix suggère que nous devrions peut-être revoir l’image influente du critique littéraire qui relativiste jamais, mais uniformise toujours et perd toute capacité à faire la différence entre les produits culturels de différentes natures.

Peut-être que la question du 18e siècle, posée par des philosophes tels que David Hume et Emmanuel Kant à propos des « fondations » ou des « conditions » de ce qu’on appelait autrefois des « jugements de goût », est toujours d’actualité, quoique sous la forme avilie et vulgaire des controverses à propos de qui est ou n’est pas qualifié pour distribuer les babioles.

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Image par Rolll.